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L'histoire du mahjong
Un jeu que l'on croit millénaire, mais qui a moins de deux siècles. Des tables de la Chine des Qing aux écrans d'aujourd'hui, voici le vrai parcours du mahjong.
Un jeu bien plus jeune qu'on ne croit
On imagine volontiers le claquement des tuiles dans les cours des empereurs Tang ou Song. La réalité est plus modeste et plus récente : le mahjong ne remonte qu'au 19e siècle, sous la dynastie Qing. Les plus anciens jeux conservés et les premières mentions écrites datent des années 1870.
Autrement dit, le mahjong est à peine plus vieux que le vélo. Sa réputation d'antiquité doit beaucoup au marketing occidental des années 1920, qui avait tout intérêt à lui inventer une légende impériale.
Le jeu du moineau
Le nom chinois du jeu, 麻雀 (májiàng, ou máquè selon les régions), signifie « moineau ». L'explication la plus répandue tient au bruit : le cliquetis des tuiles que l'on mélange sur la table évoque le pépiement d'une volée de moineaux.
L'orthographe française retenue par la Fédération Française de Mahjong est « mahjong ». On rencontre aussi mah-jong, mah jong, majong (issue des rectifications orthographiques de 1990) et mahjongg, cette dernière étant une marque américaine.
Trois origines possibles, aucune certitude
Les historiens n'ont pas tranché. Trois hypothèses coexistent :
- Des officiers de la rébellion Taiping, vers 1860, qui auraient créé le jeu pour occuper leurs troupes. L'hypothèse est jugée peu probable.
- Un notable de Shanghai, dans les années 1870.
- Deux frères de Ningbo, qui auraient transposé vers 1870-1880 un jeu de cartes en une version de tuiles d'ivoire et de bambou.
Un point fait consensus : le mahjong descend de jeux de cartes chinois plus anciens, en particulier le ma diao (ou ma tiao), une filiation notamment défendue par l'historien des jeux David Parlett. Le mot chinois « pai » désigne d'ailleurs indifféremment une carte ou une tuile, ce qui plaide pour cette filiation. L'École du Lion d'Or retrace en détail cette généalogie.
Beaucoup d'éléments que l'on croit ancestraux sont en fait récents : la construction méthodique des murailles, la répartition et la distribution des tuiles se sont fixées après 1920, quand le jeu s'est diffusé dans toute la Chine.
La découverte par l'Occident
Les Occidentaux croisent le mahjong dès 1895, mais il faut attendre les années 1920 pour qu'il franchisse vraiment les frontières, comme le raconte Le Petit Journal.
L'homme clé s'appelle Joseph Park Babcock, un cadre américain du pétrole installé en Chine. Il découvre le jeu, en simplifie considérablement les règles pour un public occidental, et publie en 1920 un manuel qui fera date, Rules of Mah-Jongg, resté célèbre sous le nom de « livre rouge ».
Babcock a surtout un réflexe de commerçant : il dépose la marque Mah-Jongg, avec deux g, parce qu'il lui faut un nom à consonance chinoise pour vendre. Sa version emploie des chiffres arabes et des lettres latines à côté des caractères, pour rendre les tuiles lisibles aux Américains. Le nombre de tuiles, lui, reste de 144.
La folie américaine des années 1920
Le succès dépasse toutes les prévisions. Abercrombie & Fitch, alors magasin d'articles de loisir et non de vêtements, est le premier à vendre des jeux de mahjong aux États-Unis et peine à suivre la demande. Parker Brothers et Milton Bradley s'y mettent à leur tour.
L'engouement est tel que le mahjong grimpe au sixième rang des produits importés aux États-Unis. La plupart des jeux viennent de Shanghai. Les coffrets de luxe sont en chêne ou en teck, avec des tuiles d'ivoire et d'ébène.
Aux États-Unis, le jeu s'enracine particulièrement dans la communauté juive américaine, où il devient un rituel social féminin. On y joue pour le jeu, non pour l'argent, contrairement à l'usage chinois. En 1937 naît la National Mah Jongg League, qui codifie une variante américaine encore vivante aujourd'hui.
Le mahjong au Japon
Introduit au Japon en 1907, le mahjong y connaît une popularité croissante jusqu'en 1929, au point que des compétitions sino-japonaises sont organisées. La guerre interrompt cet élan, mais le jeu revient plus fort encore après 1945.
Les Japonais développent leur propre système de règles, le riichi, aujourd'hui la variante de compétition la plus pratiquée au monde et celle qui alimente une grande partie de la culture populaire japonaise, du manga au jeu vidéo.
La codification moderne
En 1998, le gouvernement chinois crée la Fédération chinoise de mahjong et publie des règles officielles. Ce corpus servira de base aux règles internationales, le Mahjong Competition Rules (MCR), utilisé dans les tournois mondiaux, y compris par la Fédération Française de Mahjong, qui les a adoptées de son côté.
Le mahjong compte aujourd'hui plusieurs grandes familles de règles qui coexistent : chinoise officielle (MCR), japonaise (riichi), hongkongaise, américaine. Elles partagent les mêmes tuiles mais diffèrent nettement dans le décompte des points.
👉 Pour apprendre à jouer, voyez les règles du mahjong chinois.
1981 : la naissance du mahjong solitaire
Voici le twist que la plupart des joueurs ignorent : le mahjong solitaire n'est pas du mahjong.
En décembre 1979, Brodie Lockard, étudiant à Stanford et gymnaste, est victime d'un grave accident qui le laisse paralysé à partir du cou. Pendant sa longue convalescence, il demande l'accès à un terminal PLATO, l'un des tout premiers systèmes informatiques éducatifs en réseau, et apprend à programmer en tapant à l'aide d'un stylet buccal.
À l'hôpital, un membre du personnel lui fait découvrir un casse-tête d'association joué avec de vraies tuiles de mahjong, très populaire dans le service. Il s'en inspire et programme en 1981 le premier mahjong solitaire informatique, qu'il nomme Mah-Jongg. Les tuiles y sont empilées en forme de tortue, et seules celles qui sont libres sur un côté peuvent être retirées.
Lockard a affirmé s'être inspiré d'un jeu chinois ancien appelé « la Tortue ». Aucun historien n'a confirmé l'existence de ce jeu, et cette filiation reste douteuse : tout indique que le solitaire est bien une création informatique de 1981.
Lockard emprunte les 144 tuiles du mahjong et son imagerie, mais aucune de ses règles. Le jeu à quatre joueurs consiste à composer une main, comme au rami ; le solitaire consiste à vider un plateau. Ce sont deux jeux entièrement différents qui partagent un matériel.
En 1986, Activision publie le jeu sous le nom de Shanghai. Le succès est massif, de l'ordre de dix millions d'exemplaires, et fixe pour toujours l'idée qu'un « mahjong » sur ordinateur est un jeu de patience solitaire. (D'après le récit qu'en fait Brian Dear dans The Friendly Orange Glow, l'histoire du système PLATO.)
Shanghai, Taipei, Titans : un jeu, plusieurs noms
Le même solitaire a voyagé sous de nombreuses enseignes, ce qui explique la confusion actuelle :
- Shanghai (1986), la version Activision.
- Taipei, incluse dans le Microsoft Entertainment Pack en 1990.
- Mahjong Titans, la version livrée avec Windows Vista puis Windows 7, par laquelle des millions de personnes ont découvert le jeu.
- Kyodai, un shareware très diffusé dans les années 2000.
Ajoutez-y les innombrables dispositions, tortue, papillon, pyramide, et l'on obtient une famille entière issue d'un seul programme de 1981.
👉 À essayer : le mahjong solitaire dans sa disposition tortue d'origine.
Et le Mahjong Connect ?
Le Connect, lui, a une vraie ascendance japonaise. Il s'agit du Shisen-Sho (四川省, « province du Sichuan »), où l'on relie deux tuiles identiques par un chemin de deux virages au maximum. Les tuiles sont posées à plat, sur une seule couche. On le trouve aussi sous les noms de Nikakudori ou MahJongCon.
👉 À essayer : le Mahjong Connect.
En résumé
| Date | Événement |
|---|---|
| Années 1870 | Premiers jeux attestés en Chine (dynastie Qing) |
| 1895 | Premiers contacts occidentaux |
| 1907 | Introduction au Japon |
| 1920 | Babcock publie le « livre rouge » et dépose la marque Mah-Jongg |
| Années 1920 | Folie du mahjong aux États-Unis |
| 1937 | Création de la National Mah Jongg League |
| 1981 | Brodie Lockard crée le mahjong solitaire sur PLATO |
| 1986 | Activision publie Shanghai |
| 1998 | Règles officielles chinoises, base du MCR |
Questions fréquentes
Le mahjong est-il un jeu millénaire ?
Non. Contrairement à une idée reçue, il date du 19e siècle. Les plus anciens jeux connus remontent aux années 1870, sous la dynastie Qing. Sa réputation d'antiquité vient largement du marketing occidental des années 1920.
Que signifie le mot mahjong ?
Le nom chinois 麻雀 signifie « moineau ». On l'explique en général par le bruit des tuiles que l'on mélange, comparable au pépiement d'une volée d'oiseaux.
Le mahjong solitaire est-il du vrai mahjong ?
Non. Le solitaire est un jeu informatique créé en 1981 par Brodie Lockard. Il emprunte les 144 tuiles du mahjong mais aucune de ses règles. Le vrai mahjong se joue à quatre, en composant une main.
Qui a inventé le mahjong ?
On l'ignore. Trois hypothèses circulent : des officiers de la rébellion Taiping vers 1860, un notable de Shanghai dans les années 1870, ou deux frères de Ningbo. Le consensus est qu'il descend de jeux de cartes chinois, notamment le ma diao.
Quelle est la bonne orthographe : mahjong ou majong ?
« Mahjong » est la forme retenue par la Fédération Française de Mahjong et la plus courante. « Majong » vient des rectifications orthographiques de 1990, « mah-jongg » est une ancienne marque américaine.
Sources et références
Origines chinoises et diffusion
- Fédération Française de Mahjong
- Wikipédia, « Mah-jong »
- École du Lion d'Or, « Mah Jong (麻雀) »
- Le Petit Journal, « Petite histoire du jeu chinois de mah-jong »
- Le Petit Journal, « Aux origines du Mahjong »
- David Parlett, historien des jeux, pour la filiation avec les jeux de cartes chinoises.
Naissance du solitaire (1981)
- Wikipédia, « Brodie Lockard »
- Wikipédia, « Shanghai (video game) »
- Tedium, « Shanghai: How Brodie Lockard Overcame Adversity »
- Brian Dear, The Friendly Orange Glow (2017), l'histoire de référence du système PLATO.